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 S O F I A - extrait

Prologue

31 décembre 1976

J’avais ouvert de ma main libre, la porte d’entrée. Je marchais sur la pointe des pieds et j’avais emprunté les escaliers de l’étage. J’avais évité la deuxième marche, celle qui craquait à chaque fois.

Je tenais à bout de bras le porte-bébé. Je ne savais pas, si c’était un garçon ou une fille. Mais il avait eu la mauvaise idée de commencer à chouiner. Il ne fallait surtout pas, que ma mère nous surprenne.

—  Chut !

Il ne comprenait pas.

—  Chut, tais-toi !

Il ne comprenait rien et après m’avoir regardé en avançant une lèvre boudeuse, il avait protesté en criant de plus belle. Ma mère était sortie de sa chambre et elle avait surgi devant moi, attirée par les pleurs.

—  C’est quoi, un bébé ? avait-elle demandé. À qui est ce petit ?

 

C’est ainsi que tout avait commencé.

Et moi, je venais de comprendre, que si nous avertissions la police, ils ne me croiraient jamais.

 

C’était la faute de Kevin, une fois de plus. Depuis mon enfance, mon père et après son décès, ma mère me répétait :

—  Ne joue pas avec ce gamin, évite-le. C’est de la mauvaise graine, il t’attirera des ennuis.

Et puis, à seize ans, la police l’avait interpellé et placé dans un foyer. Des autorités compétentes avaient décidé qu’il y resterait jusqu’à sa majorité, puisque ses parents étaient incapables de le contrôler.

Cela faisait quatre ans, qu’on ne s’était pas revu.

—  Ça ne m’étonne pas, disait alors ma mère à ses copines. Quand il venait jouer à la maison, il chipait les jouets de mon gosse. Aujourd’hui, il a cambriolé une villa à seize ans ! C’était à prévoir et toi, tu as continué de l’éviter, j’espère !

J’acquiesçais d’un mouvement de la tête. Je préférais esquiver les problèmes.

Kevin m’avait offert ma première cigarette à treize ans, un journal porno à quatorze ans et il m’avait appris à conduire à quinze ans.

C’était Kévin et je l’aimais bien, avant.

Il était rentré la semaine passée de son foyer pour les vacances de Noël. Il allait fêter ses vingt ans, sa majorité, dans quelques semaines et nous avions décidé de profiter de la Saint Sylvestre, dignement.

Nous avions choisi de passer la soirée dans un dancing de la Chaux-de-Fonds. Dans leur publicité, ils annonçaient un spectacle de danse avec effeuillage. J’avais plus de cent francs d’économies dans mon porte-monnaie et j’espérais que cela suffirait.

J’avais attendu Kevin à vingt heures comme prévu, au-dessus de l’embranchement de la route enneigée, qui permettait d’accéder à sa ferme.

Il était arrivé à pied tout énervé.

—  Viens avec moi derrière ma grange.

—  Pas question, on avait décidé d’aller à la Chaux-de-Fonds.

—  On ira bien sûr, mais d’abord, il faut régler un problème.

—  Un problème ? Pas le temps ! nous allons rater le train.

—  Nous prendrons le suivant. De toute façon, il n’y a pas beaucoup d’animations intéressantes avant 22h00, dans les dancings.

Je t’explique, je suis allé au village avec le tracteur et le chasse-neige. L’hiver, mon père est employé par la commune, lorsqu’ils sont débordés. Il s’occupe des petites routes de montagne. Aujourd’hui, il est grippé et je l’ai remplacé.

Mes parents ne m’auraient pas laissé retourner au village, s’ils avaient su, que j’étais de retour. En revenant, j’ai parqué sur notre chemin, un peu plus haut. La tempête faisait rage et j’étais certain que personne ne circulerait. La route est étroite et les bords sont trop en pente pour s’y réfugier. Tu sais, que c’est interdit de parquer le long de cette route ?

—  Tu l’as fait, par ce temps ? tu avais bu ?

—  Non mais après, je suis retourné au village avant de rentrer dans ma famille et j’ai pris un ou deux verres avec les collègues.

—  Qu’est-ce qui est arrivé ?

—  Je t’ai déjà dit que la tempête faisait rage, avait affirmé Kevin en se fâchant.

Et je me demandais pourquoi, ce n’était qu’une simple question.

— La visibilité était sans doute mauvaise, continua-t-il d’expliquer. Une voiture a embouti le tracteur, au lieu de l’éviter pendant que j’étais au bistrot. Amenons ce véhicule chez toi. Le moteur fonctionne encore et je l’ai caché derrière la grange. Tu m’as dit que tu reprends les vieux véhicules ?

—  C’est vrai, je vends les pièces que je peux récupérer.

—  C’est cadeau, tu pourras faire un joli bénéfice. Je ne veux pas, que mon père voit ce tacot. Je préfère qu’il croie, que la neige glacée a endommagé son chasse-neige.

—  Combien demande le propriétaire pour son véhicule accidenté ?

—  Rien, c’est de la vieille ferraille. Tu verras par toi-même.

— Si tu le dis, ai-je répondu sans trop réfléchir, appâté par un gain éventuel. Montre-moi cette auto.

La voiture n’était pas belle à voir, mais elle pouvait encore rouler.  C’est en parquant dans mon hangar, où je démontais et récupérais les pièces encore utilisables, que je l’avais entendu pour la première fois. Il s’était mis à grogner, puis à pleurnicher de plus en plus fort.

—  Kevin, il y a un bébé sur le siège arrière ?

—  Tu es sûr ? ah bon ! La femme est partie en courant et en criant, que ce véhicule ne lui appartenait pas.

—  Quelle femme ? En abandonnant son bébé ?

—  Si tu veux, je peux le mettre dans la Suze la tête sous l’eau. Ce sera rapide et ensuite, le courant l’emportera, ni vu, ni connu.

J’aurais bien mis le bébé dans ses bras, mais Kevin avait parlé de le noyer. Naïvement, j’ai pensé qu’il aurait fait n’importe quoi pour ne pas retourner dans son foyer, même un mois. Je n’avais pas pris ce risque et je commençais de penser, que mes parents avaient eu raison de me mettre en garde.

Si je les avais écoutés, je ne serais pas obligé de bercer un bébé pour le calmer, au lieu de partir faire la fête.

Que pouvais-je dire à ma mère ? Que j’avais rendez-vous avec Kevin, ce soir-là ? Que j’avais mis cent francs de côté pour aller voir des filles nues et boire de l’alcool ? Que j’avais récupéré un véhicule, probablement volé.

Si la police enquêtait, je risquais d’être accusé de vol de voiture et de kidnapping d’enfant. Kevin nierait tout, le véhicule et l’enfant étaient chez moi. Personne ne me croira. J’avais vingt ans depuis quelques semaines, je n’éviterais pas la prison.

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